Le critique et historien de l’art David Sylvester (1924-2001) est à la fois très connu et profondément méconnu. Figure centrale de la scène artistique londonienne durant toute la seconde moitié du vingtième siècle, ses écrits forment une somme considérable (essais sur l’art, recensions d’expositions, textes de catalogues, interviews d’artistes... à quoi s’ajoute son travail sur l’œuvre d’Henry Moore, de René Magritte et de plusieurs artistes majeurs tels que Francis Bacon ou Alberto Giacometti), et le nom de Sylvester évoque un critique passionné et impitoyable qui a fortement marqué – et parfois même contribué à modeler – la paysage culturel et artistique de l’Angleterre de l’après-guerre.En revanche, dans notre pays, où il n’a jamais été un personnage médiatique, l’importance et la portée de l’œuvre de Sylvester ne sont que très peu connues en dehors des illustres entretiens menés avec Francis Bacon. Quant à l’homme Sylvester, il reste totalement méconnu au-delà du petit cercle de ses amis parisiens et des quelques marchands et conservateurs français avec lesquels il a travaillé.Les trois textes autobiographiques qui composent ce volume offrent pour la première fois au lectorat francophone l’occasion d’en apprendre plus sur la vie et l’œuvre de David Sylvester : Memoirs of a Mug (« Mémoires d’un cornichon ») est probablement sa première tentative autobiographique. Les événements dont il est question se déroulent entre 1953 et 1959, années au cours desquelles David Sylvester est lié à un groupe d’artistes et d’écrivains gravitant autour de Francis Bacon qui s’adonnent quasi-quotidiennement à des équipées nocturnes dans les clubs de Soho. Certains d’entre eux, Lucian Freud en particulier mais aussi Bacon, sont à cette époque des passionnés de jeu. Au-delà de cette dimension documentaire portant sur des années décisives pour Sylvester, apparaissent dans cet « autoportrait en joueur » les prémisses d’une évolution qui aboutira à faire de lui l’une des figures majeures du monde de l’art britannique de la seconde moitié du vingtième siècle, révélant des facettes de sa personnalité qui permettent de mieux comprendre sa façon de regarder l’art, d’en parler et de le montrer.« Curriculum Vitae » est le seul de ces textes à avoir été publié de son vivant. Il a été écrit pour ouvrir le recueil d’articles que Sylvester a composé et publié en 1996. Conçu comme une introduction d’un catalogue d’exposition, il offre un aperçu « de première main » des principales étapes de sa carrière en tant que critique d’art. Au récit circonstancié de celle-ci s’entremêle des considérations plus subjectives qui expliquent les méandres de son parcours et apportent un éclairage inédit sur ses goûts, ses préférences comme ses aversions, et ses centres d’intérêt dont on comprend qu’ils dépassent largement l’art du XXème siècle.Enfin, dans les mois qui ont précédé sa disparition en 2001, Sylvester a été repris par le désir d’écrire le récit de sa vie et il a tenté de la faire en commençant par le début. Il en est résulté le récit truculent de ses années d’enfance et d’adolescence pendant l’entre-deux guerres, au sein d’une famille juive émigrée de la première génération établie dans la banlieue de Londres. Ce récit, paru dans The London Review of Books dans les jours qui ont suivi la mort de Sylvester puis, l’année suivante, sous la forme d’un petit livre, est intitulé Memoirs of a Pet Lamb (« Mémoires d’un petit biquet »).S’il ne fait pas de doute que David Sylvester est un écrivain – il était connu pour accorder une importance capitale à la qualité d’écriture de ses textes –, ses tentatives autobiographiques se sont pour la plupart soldées par des échecs. Dès les années 1950, pourtant, et alors qu’il a tout juste 30 ans, Sylvester a été tenté par cette entreprise et s’y est essayé à de multiples reprises, mais malgré sa puissance de travail hors du commun, il n’est jamais vraiment parvenu à écrire le récit de sa vie. Comme il le confesse dans « Curriculum Vitae », l’autobiographie, qu’il considérait pourtant probablement comme le domaine littéraire par excellence, « n’était pas son genre ». Cette ambition déçue explique le caractère parcellaire de son œuvre autobiographique qui se résume aux trois textes rassemblés dans cet ouvrage. Et c’est précisément en raison de leur rareté et parce qu’ils sont les seules traces qui nous sont parvenues de la volonté désespérée de David Sylvester d’écrire sa vie qu’ils constituent des documents exceptionnels.